Nue, Jean-Philippe Toussaint

 Nue, Jean-Philippe Toussaint.

2013, les éditions de Minuit.toussaint

Marie est belle, Marie est sensuelle, superficielle, puérile, grandiose, naturelle, sophistiquée…Ainsi le narrateur esquisse-t-il le portrait de Marie comme s’il observait la femme à travers le kaléidoscope de ses souvenirs. Que Marie était belle vêtue de nudité l’été dernier sur l’île d’Elbe, qu’elle était inaccessible à Tokyo le jour de son vernissage, qu’elle est loin ici, à Paris. Le narrateur et Marie ont formé un couple, mais il n’en reste plus rien. Isolé et perdu dans son deux-pièces de la rue des Filles-Saint-Thomas le narrateur attend, ère entre les cartons qu’il n’a toujours pas défait. Il espère, se renfrogne, connait la frustration de l’attente, semble avoir tout perdu. Par un travail d’exploration de sa propre conscience il fait éclater en mille morceaux la linéarité du texte : le présent se superpose au passé et l’actuel trouve un écho lointain dans des scènes qu’il a déjà vécu et qui restent imprimées dans sa tête par des sons, des odeurs, des voix ou encore par la complexité des situations. Marie revient à lui pas à pas, presque silencieusement comme un oiseau tombé du nid de ses certitudes. L’histoire s’enroule à nouveau sur elle-même et le présent ressemble à nouveau au passé.

Jean-Philippe Toussaint nous offre non pas un livre mais une prouesse littéraire de taille : les tableaux se succèdent avec poésie et nous transportent aussi bien dans la tête du narrateur que dans les lieux qu’il a connu et dont il nous parle. Ce narrateur si fébrile, si incertain parvient à nous transmettre cet amour pour Marie à travers des scènes artistiques qui forcent l’admiration. Je pense notamment à la scène inaugurale où Marie présente une création absolue lors d’un défilé : une robe intégralement faite dans le miel. Brillant ! Ce roman, quatrième volet de la série Marie Madeleine Marguerite de Montalte retrace la vie et les aléas d’un couple à travers les saisons. Mais toute la force inépuisable de ce roman réside dans la faculté qu’on a à comprendre et à prendre du plaisir à lire l’œuvre sans pour autant avoir lu les trois premiers volumes. C’est sûrement en cela que Nue était pressenti pour recevoir le prix Goncourt. Qu’il lui ait échappé, glissé entre les doigts ne me fait ni chaud ni froid, ce roman est grandiose. Qu’il en soit ainsi.

Extrait :

Jusqu’à présent, quand elle travaillait sur une collection, Marie s’était toujours attachée à ce qu’elle pouvait contrôler, les détails les plus infimes, si infimes qu’il n’y a même pas de nom pour les nommer, trop infinitésimaux pour être formulés, ces détails de détail que, dans l’atelier de création, d’un oeil expert, elle repérait d’instinct sur une robe en préparation, et qu’elle corrigeait immédiatement, annotait d’une ligne d’épingles, qu’elle amendait à genoux à coups de retouches indécelables, tissus plissés, pincés entre ses doigts, piochant les aiguilles sur le coussinet de la pelote à épingles, éliminant les défauts et réglant les problèmes à mesure, échenillant sans fin, de nouvelles imperfections apparaissant à la lumière des dernières corrections effectuées, et ainsi de suite, à l’infini. Car, ce que Marie recherchait, c’était la perfection, l’excellence, l’harmonie, une certaine adéquation de la forme et du tissu, la fusion de l’oeil et de la main, du geste et du monde. La perfection, mirage illusoire, qui s’éloigne comme l’horizon et qu’on poursuit en vain, toujours inaccessible, la distance qui nous en sépare restant désespérément stable, même si les repères au sol, les repères fixes, nous indiquent que du chemin a été parcouru depuis la première ébauche, quand le projet n’était encore qu’un miroitement lointain dans les limbes vaporeux de l’esprit. Mais, dans sa quête infinie de la perfection, Marie n’avait encore jamais envisagé de travailler consciemment sur ce qui échappe. Non, elle voulait toujours tout contrôler, sans voir que ce qui lui échappait était peut-être ce qu’il y avait de plus vivant dans son travail. Car la perfection ennuie, alors que l’imprévu vivifie. La conclusion inattendue du défilé du Spiral lui fit alors prendre conscience que, dans cette dualité inhérente à la création -ce qu’on contrôle, ce qui échappe-, il est également possible d’agir sur ce qui échappe, et qu’il y a place, dans la création artistique, pour accueillir le hasard, l’involontaire, l’inconscient, le fatal et le fortuit. 

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1 commentaire

Classé dans littérature française.

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