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Le Chemin des âmes, Joseph Boyden.

Peu de choses pourront sauver les civilisations indiennes, Niska le sait. Les membres de sa tribu rejoignent un par un les réserves et le monde des blancs. Les blancs, se sont les gens de la ville, ceux qui sont arrivés après et qui sont devenus plus forts. Niska ne les apprécie pas particulièrement, sans pour autant leur vouer une haine sans nom. Son neveu, Xavier et le meilleur ami de ce dernier ont été enrôlés avec les autres hommes du Canada pour rejoindre la France et se battre aux côtés des troupes anglaises. Joseph Boyden nous offre ici un récit à deux voix, l’une est le chant funeste de Xavier, l’autre est la litanie de Niska. Tout le roman est basé sur cette histoire dédoublée : c’est la superposition des grands espaces libres et des champs de bataille calcinés pris par la guerre.

Lorsque le livre commence Niska vient chercher à la gare  Xavier  qui rentre de guerre. Il est traumatisé, presque sourd, amputé d’une jambe et accro à la morphine. Elle ne le reconnait plus. Pendant trois jours, à bord d’un canoë, parcourant la distance qui les sépare de chez eux ils vont se parler, parfois à mi-voix, parfois en silence.

Xavier ne parvient pas à effacer le souvenir encore trop proche de cette guerre destructrice, elle s’est greffé à lui comme un parasite, lui a pris son innocence en même temps que sa jambe droite et lui a donné un exemple dérisoire de ce que peut être l’espèce humaine. La douleur, le manque de morphine, l’ineffable et le bourdonnement continuel que lui ont laissé les obus dans les tympans s’agglomèrent autour de lui pour réduire son être à néant, pour que l’image de la mort et des luttes fratricides restent imprimées devant ses yeux. Alors Xavier ne parle pas, il pense, pleure, se remémore et nous entraîne dans les abysses du cauchemar que fut la guerre 1914-1918. Dans le sillage du silence laissé par son neveu, Niska est confrontée à son propre malaise, à ce que fut sa vie, à ses souffrances passées, ses inquiétudes. Elle contemple ses jours passées du haut de son âge avancé, c’est une vieille femme qui a connu peu à peu l’isolement à mesure que les indiens ont quitté les bois pour les réserves.

Alors que Xavier nous émeut, Niska nous dépayse et tous deux nous poussent à réfléchir sur l’homme, ses contacts difficiles, ses ambitions démesurées, son accoutumance pour le pouvoir et sa capacité à manipuler. Sur les champs de batailles on réalise à quel point l’homme civilisé est capable de plus de sauvagerie que l’homme qu’il se plaît à appeler « sauvage ». Chez les indiens Crees on ne tue un homme que si celui-ci devient dangereux pour le reste de la tribu, c’est à dire s’il devient windigo (s’il est fou, ou qu’il est pris de cannibalisme). Ce récit ne nous laisse pas indifférent, c’est un livre du déchirement. L’homme est ici arraché à ses racines, placé comme un pion dans un monde qu’il ignore et qui se permet de le toiser. Il devra apprendre bien des choses en Europe, tant de haine et tant de discours aveugles…

Je vous ai posé les premiers piliers du décors, je vous laisse apprécier ce petit extrait :

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 » Bien des jours, je suis restée cachée dans les bois, aux abords de la ville. Je n’en sors qu’au signal, pour me mettre en quête de celui que j’attends. Elle est laide, cette ville ; bien plus grande, encore, que celle qu’on appelle Moose Factory. C’est une ville où je n’étais jamais allée ; un endroit où je ne retournerai jamais. Bien trop de wemistikoshiw à mon goût, qui se promènent dans les rues poudreuses avec leurs drôles de vêtements, habillés pour le froid tandis que, sur nos têtes, éclate un soleil d’été bouillant.

Le jour, je me cache avec soin ; mais quand le cri de la chose retentit, il faut bien que je me montre. Que je marche à leurs côtés. Eux me dévisagent; me montrent du doigt; parlent de moi comme s’ils n’avaient jamais croisé l’un de mes semblables. Que voient-ils en moi ? Une vieille, toute maigre, un peu folle ; une bête indienne, tout droit sortie de sa forêt. Mes provisions s’épuisent. Bientôt, je n’aurai plus que de quoi nous ramener. J’ai commencé à tendre des collets autour de mon campement ; mais les lapins, dirait-on, craignent ces lieux tout autant que moi.

L’endroit où s’arrête la chose est une simple estrade de bois, avec un petit abri pour les jours de mauvais temps. La route qui mène là-bas est couverte de poussière. Des automobiles, comme celle que conduit le Vieux Ferguson à Moose Factory, s’y précipitent un jour sur deux, toutes en même temps. Je les ai vus verser sur la route un produit qui ressemble au pétrole des lampes; cela n’empêche pas la poussière de monter. Elle tapisse l’intérieur de mon nez, me pique les yeux. Au moins ce nuage me cache-t-il un peu, si bien qu’ils sont moins nombreux à me voir.

Là où je me rends, c’est tellement noir de suie qu’il faut que je me baigne, chaque fois que je reviens sans l’avoir trouvé. La nuit, je ne dors plus. Je me tourmente. Je crains que les mots n’aient menti ; qu’il ne vienne jamais; que je meure ici à l’attendre.

Aujourd’hui encore, j’entends le signal ; aujourd’hui encore, je les laisse arriver les premiers avant de les rejoindre.

La chose, les vieux l’appellent le traîneau de fer. Mais quand je la vois arriver, avec son sifflet qui crie, sa cheminée qui crache une fumée noire contre le ciel d’été, je n’y trouve rien qui ressemble à un traîneau. Plus effrayant que cette foule autour de moi, il y a ce grand oeil qui brille au soleil ; ce groin de fer, affairé à flairer la piste.

Trop de monde. Jamais je n’avais côtoyé tant de wemistikoshiw à la fois. Ils vont et viennent, se bousculent, s’interpellent. Moi, je regarde les épinettes, de l’autre côté de la piste les arbres, noirs de suie, courbent la tête, humiliés.

Debout à l’écart, dans l’ombre de l’abri, je regarde les gens devant moi se tendre, puis approcher de la voie quand la chose arrive, au lieu de reculer comme je l’aurais pensé. Leurs femmes ne ressemblent à rien : de longues robes qui gâchent de l’étoffe, de grands chapeaux, des boucliers bombés en toile qu’elles promènent au-dessus de leur tête. Les hommes portent des costumes – noir, marron, gris – et aux pieds, des souliers qui luisent, tellement que je me demande de quel animal peut venir le cuir. Et puis, ils ont tous un chapeau. Ces gens portent des chapeaux, en plein été. J’ai du mal à les comprendre, les wemistikoshiw.

La chose siffle comme un grand aigle, si proche maintenant que je dois me boucher les oreilles. »

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John Irving, Le monde selon Garp.

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Cela faisait plusieurs mois que je regardais avec envie le troisième étage de la bibliothèque de mon beau-frère. Et pour cause, l’oeuvre d’Irving y trônait en maître et son nom me faisait saliver. J’aime la littérature américaine que je trouve parfois riche et parfois crue mais toujours bouleversante et immense. Je lui ai donc subtilisé (sur son conseil « une féministe ne peut pas ne pas avoir lu cette oeuvre ») Le monde selon Garp. Soit.

La quatrième de couverture :

« Jenny Fields ne veut pas d’homme dans sa vie, mais elle désire un enfant. Ainsi naît Garp. Il grandit dans un collège où sa mère est infirmière. Puis ils décident tous deux d’écrire, et Jenny devient une icône du féminisme. Garp, heureux mari et père, vit pourtant dans la peur : dans son univers dominé par les femmes, la violence des hommes n’est jamais loin… Un livre culte, à l’imagination débridée, facétieuse satire de notre monde. « Le romancier est un médecin qui ne s’occuperait que des incurables… et nous sommes tous des incurables. » Le Monde selon Garp, partiellement autobiographique, a connu un succès mondial et a été porté à l’écran.' »

 

Mon résumé : 

Fin des années 1945, Jenny Fields refuse la société partiarcale dont les femmes sont victimes. Cette femme est touchante tout autant qu’elle est insolite et merveilleuse.

Le roman entoure la vie de Garp, il la ceint d’une manière aveugle et prenante. On suit l’évolution de petit garçon naïf qui n’hésite pas à monter sur le toit pour chasser les pigeons ; du jeune homme passionné de lutte qui découvre ses premiers émois sexuels avec la première qui passe ; du jeune adulte qui découvre sa volonté d’écrire et de parcourir le monde ; du père de famille, père au foyer mort d’angoisse pour ses enfants ; du mari adultère amateur de baby-sitters mais incapable de maîtriser sa jalousie.

Garp est un humain comme les autres, fait de milles facettes complexes et contradictoires. Il ne répond d’aucun clichés gravés dans une roche immuable.  Il n’est ni bon, ni mauvais il est Garp. Un homme qu’on a envie de baffer ou d’applaudir, c’est selon.

La vérité sur Garp, c’est qu’évoluant dans un milieu féminin et féministe le monde des homme l’effraie et le révulse. Il ressent la détresse et les souffrances de chaque femme à laquelle il est confronté : une petite fille violée, une femme battue, une lesbienne bafouée…Le monde des hommes est un puis de souffrance et de peur et Garp devient ce père anxieux, ce mari fou de jalousie, cet homme perturbé et hautain, parfois vain et perdu.

Extrait :

 » Garp s’entraînait à courir dans le parc municipal lorsqu’il rencontra la fillette, une gosse de dix ans nue comme un ver qui détalait devant lui dans l’allée cavalière. Quand elle se rendit compte qu’il allait la rattraper, elle se jeta à terre et se couvrit le visage, puis se couvrit l’entre-cuisse, puis essaya de cacher ses seins inexistants. Il faisait froid, une journée froide de fin d’automne, et Garp aperçut le sang qui souillait les cuisses de l’enfant, vit ses yeux gonflés et terrifiés. Elle hurlait, et elle hurlait à cause de lui.

–  Qu’est-ce qui t’es arrivé ? demanda-t-il, bien qu’il eût déjà compris.

Il jeta un coup d’oeil à la ronde, mais il n’y avait personne. Elle plaqua ses genoux à vif contre sa poitrine et hurla.

– Je ne vais pas te faire de mal, dit Garp. Je veux t’aider. Mais l’enfant continua à gémir de plus belle. Mon Dieu ! Mais bien sûr ! songea Garp – c’étaient probablement les mêmes mots qu’avait prononcé l’affreux satyre, et il n’y avait pas longtemps.

– De quel côté est-il parti ? Demanda Garp ; sur quoi il changea de ton, dans l’espoir de la convaincre qu’il ne lui voulait pas de mal : Si je le trouve, je le tuerai.

Avis : 

J’ai aimé Le monde selon Garp, même si j’ai mis quelques semaines à le terminer. Il est compact, certes mais aussi plus ou moins inégal. J’ai trouvé la vie de Jenny Fields et celle de Garp tout à fait passionnantes, et les réflexions existentielles justes et à propos,  mais j’ai éprouvé quelque lassitude à lire les extraits des livres écrits par Garp. J’ai trouvé La pension de Gillprazer plutôt sympathique mais ses deuxièmes et troisièmes romans n’étaient plus aussi plaisants à lire, même si je pense que c’est une tactique honorable et calculée qui permet à Irving de montrer le côté « mauvais artiste » de Garp (cf : Le second souffle du coucou)

J’ai été touché par les bonheurs et les drames qui ont touché sa vie de famille. Et j’ai particulièrement apprécié le côté humain et réaliste de ses personnages qui n’évoluent pas systématiquement comme le lecteur voudrait les voir évoluer. Bref, Le monde selon Garp est une oeuvre plaisante à lire, mais qui s’étale un peu trop. Mais lorsque l’on a achevé la lecture un goût amer de solitude et de tristesse voudrait que l’on en redemande encore. Je relirai du Irving, c’est certain.

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